Ce matin, en faisant le tri dans mes archives numériques, je suis tombé sur la lettre que j'avais envoyée au président du jury du CAPES allemand en été 2001. Aujourd'hui, soit près de douze ans plus tard, je me rends compte que le jury présidé par Monsieur Jean-Pierre Marquet m'a probablement rendu un énorme service, même s'il n'a pas fait exprès. Si j'avais réussi cet examen à l'époque, je serais probablement prof alcoolique quelque part dans le Triangle des Bermudes Lille-Roubaix-Tourcoing. Le paradis est pavé de mauvaises intentions, comme dit un proverbe un peu moins connu.

Right, here goes.

M. Jean-Pierre MARQUET
Président du Jury
CAPES externe d'allemand
34, rue Châteaudun
75436 Paris cedex 09

Montpellier, le 23 juillet 2001

Monsieur le Président,

Le Monde a Internet, la France a le Minitel, et ce dernier vient de m'apprendre à raison de 0,152 euro la minute que j'ai l'honneur d'être nommé Ségrégé d'Allemand par le Jury que vous présidez. Fort de ce nouveau statut, j'ai décidé de vous adresser ce courrier, et de vous l'adresser en français.

Certes, j'aurais plus de facilité à vous écrire dans ma langue maternelle, mais la décision de votre Jury vient de confirmer un soupçon que je rumine depuis longtemps. En effet, mon professeur principal, Monsieur Philip Wellnitz, lui-même Directeur de la Section d'Études Germaniques à l'Université Montpellier III et membre de votre Jury, ne se lassait pas de me répéter que les Autrichiens ne parlaient pas un allemand correct, contrairement par exemple aux Alsaciens de sa trempe. Cette théorie ethnolinguistique a été ensuite étayée par un autre membre de votre Jury, un inspecteur académique et anonyme, qui me faisait savoir qu'avec mon accent il était clair que je ne venais pas de Lübeck, ho ho ho. J'ai décidé de rire un coup avec lui, par politesse, tout en gardant mes objections pour moi.

Dans un premier temps, il en résultait certes pour moi un désarroi considérable dans le maniement de ma propre langue natale, mais soyez rassuré. Celui-ci s'est dissipé brusquement avec l'obtention de la Ségrégation. Car ce titre fatidique permet de se rendre compte que ce que les universitaires français désignent par le terme de « langue allemande » n'est en fait qu'un espèce d'eurobabil stérilisé avec zéro pour cent de matière grasse, et qui ressemble autant à ma langue maternelle qu'une brique de tofu à une escalope viennoise.

Mais je tarde à rentrer dans le vif du sujet. Alors voilà. J'ai cru remarquer que selon un consensus tacite, le corpus des textes au programme prévoyait toujours un certain quota d'auteurs autrichiens, même si les critères de sélection dans le choix des textes contemporains m'échappent quelque peu. Rien à redire sur les auteurs Fin de Siècle comme Schnitzler, Freud ou Hofmannsthal, dont la valeur est incontestée, et qui figurent tout en haut dans la liste de mes préférences personnelles. Mais pour ce qui est des textes plus modernes, la part de mes compatriotes chute considérablement, et que penser par exemple d'un examen portant sur un texte de Peter Sichrovsky ? Ce monsieur est certes autrichien et romancier, mais aussi secrétaire général de la FPÖ, le parti d'extrême-droite de l'Autriche. Ce dérapage ne concernait certes pas votre Jury, mais je pense que vu la situation politique actuelle en Autriche, il faudrait se montrer plus circonspect dans le choix des textes, ne serait-ce que pour rassurer Monsieur Wellnitz, qui ne cessait de répéter à qui voulait l'entendre que de toute façon les Autrichiens n'ont jamais rien compris. Je trouve le comportement de ce membre du Jury d'autant plus incompréhensible qu'à en juger d'après ses commentaires durant l'année, la correction de mes copies de dissertation lui procurait des érections d'une violence rare. Bref.

Je vous propose donc en toute simplicité un auteur autrichien à faire découvrir aux étudiants des années à venir, et je prends l'initiative de vous envoyer Rhythm & Blue, mon premier roman, dont j'ai moi-même effectué la traduction en français, avec l'aimable participation de mon amie germaniste et austrophile Mlle Stéphanie Limousi, elle aussi Ségrégée d'Allemand tout comme moi. Le roman en question vient de paraître chez l'éditeur parisien iDLivre, et si j'ai décidé de vous l'envoyer, c'est non seulement pour faire la promotion d'un auteur autrichien vivant en France et réjouir par là le service marketing de mon éditeur, mais aussi pour éviter aux malheureux étudiants germanistes en France de toujours se voir confrontés aux mêmes raseurs de service comme Heinrich Böll ou Christa Wolf, écrivains dont l'orientation politique a cessé depuis des lustres d'excuser le manque de talent.

Ceci étant dit, soyez assuré que je suis bien conscient des risques que comporte mon nouveau statut de Ségrégé : il s'agit de rester humble. Là, votre Jury m'a bien fait comprendre - par son zéro Mention Éliminatoire - que malgré la promotion dont il allait me gratifier, il ne fallait jamais perdre de vue le fait que je n'ai pas le cerveau assez sec pour trouver ma place dans l'Enseignement Secondaire ou Supérieur, déficit auquel une expérience de cinq ans dans l'enseignement privé ne changeait évidemment rien. Il est vrai que lors de mon exposé, j'ai commis l'imprudence de m’aventurer hors des sentiers battus de la culture générale du Jury, mais celui-ci n'a pas été dupe. J'accepte la leçon en toute humilité, et je me contenterai désormais de produire la matière première pour votre profession. À ce propos, le Ministère de la Culture en Autriche a doté mon deuxième projet de roman, Austrian Psycho, d'une bourse assez substantielle pour me permettre de payer quelques factures en retard. Je ne manquerai pas de vous en faire parvenir un exemplaire dès la parution, et qui sait: si la critique universitaire décide de concentrer ses efforts sur autre chose que des nombrils qui écrivent comme des pieds, peut-être que cela lui permettra un jour de trouver suffisamment de lecteurs pour que l'Etat ne soit plus obligé de la subventionner pour assurer sa survie.

Je vous prie d'agréer, Monsieur, l'expression de mes sentiments distingués. Et je vous souhaite bonne lecture.

Kiki NOVAK [mon nom de plume]