Madame la Ministre de l'Artisanat,

Permettez que je vous tende ma carte de visite. Je m'appelle Nicolas Kovacs, je suis autrichien, j'ai quarante-six ans, et je vis en France depuis 1991. Mon entreprise informatique Microlinux est installée dans le Gard depuis 2009.

Je tiens à m'adresser à vous au sujet de votre projet de réforme du statut des auto-entrepreneurs. Projet qui consiste à interdire le statut d'auto-entrepreneur à toute personne dont le chiffre d'affaires annuel dépasse le seuil de 19.000 euros. Dans l'état actuel des choses, l'entrée en vigueur de cette réforme signifierait tout bonnement la fin de mon entreprise. Permettez que je revienne un peu en arrière pour mettre mon propos en perspective.

En février 2003, je me suis installé à Montpezat principalement pour deux raisons. D'abord, parce que c'est un charmant petit village, avec des habitants tout aussi charmants. Ensuite, parce que j'ai réussi à y trouver un logement décent à un prix correct.

Les trois premières années, je me suis débrouillé pour travailler comme la plupart des gens se débrouillent ici. J'ai alterné les contrats intérimo-précaires avec les visites à l'ANPE de Nîmes, au temps où celle-ci ne s'appelait pas encore Pôle Emploi. J'ai donné des cours d'allemand à des élèves malentendants. J'ai été pigiste pour une revue informatique. J'ai appris à manipuler une tronçonneuse pour faire des travaux de débroussaillage payés au SMIC horaire. Et j'ai dûment rempli les fiches pour l'ASSEDIC de Nîmes (qui ne s'appelait pas encore Pôle Emploi) dans les longues plages de chômage entre les petits boulots.

Début 2005, j'ai décidé de rencontrer le maire de Montpezat, Monsieur Bernard Compan, dans le but de lui présenter spontanément un projet d'informatisation des médiathèques de la Communauté de Communes de Sommières. Projet concocté pendant les longues soirées désoeuvrées d'hiver, et qui avait ceci de particulier qu'il était entièrement basé sur Linux et les logiciels libres. Monsieur Compan a trouvé qu'il s'agissait là d'une bonne idée, et il l'a accueillie avec enthousiasme. Les travaux ont débuté l'été 2006.

De 2006 à 2008, j'étais donc salarié de la mairie du village. Je gagnais près de cent euros de plus que le RMI (qui ne s'appelait pas encore RSA) pour vingt-six heures de travail par semaine. J'en faisais facilement le double, mais cela ne me dérangeait pas, parce que ma nouvelle mission me passionnait. Elle consistait à informatiser et mettre en réseau les onze médiathèques autour de Montpezat. D'un point de vue technique, le projet devait être un succès. Or, j'ai été embauché dans le cadre d'un Contrat d'Avenir. C'est ainsi que l'on nomme en France les contrats qui n'ont pas d'avenir. Ma mission a donc officiellement pris fin en août 2008. Retour à la case départ.

L'ANPE de Nîmes s'appelait maintenant Pôle Emploi. Je me suis réinscrit en tant que demandeur d'emploi pour un poste d'Administrateur Réseaux, sans trop me faire d'illusions : la crise économique commençait tout juste à se faire sentir. Tout le monde essayait de comprendre ce que signifiait ce mystérieux terme de subprimes. Une année a défilé sans la moindre offre d'emploi à l'horizon.

Puisque je ne trouvais pas de travail dans une région notoirement sinistrée par le chômage, l'idée de créer mon propre emploi a commencé à germer petit à petit dans un coin de ma tête. L'idée d'une entreprise spécialisée dans le logiciel libre, et qui installerait aux collectivités locales de la région des réseaux ultra-stables et à coût réduit. Je suis allé me renseigner auprès de Pôle Emploi, et lorsque l'antenne de Nîmes m'a proposé de suivre un stage auprès d'un conseiller en création et gestion d'entreprise, j'ai accepté avec enthousiasme.

Ce qui a été déterminant ici, c'était le statut d'auto-entrepreneur nouvellement instauré par le gouvernement de l'époque, notamment la simplification des démarches administratives par rapport aux statuts classiques bien trop contraignants pour tout créateur d'une entreprise à envergure modeste. Mon entreprise Microlinux a été créée le 3 août 2009. Un grand pas pour moi, un petit pas pour l'humanité.

Je vous fais grâce des tribulations qui accompagnent nécessairement la création d'une entreprise. Ces premières années d'amorçage de pompe, j'ai travaillé sept jours sur sept, soixante-dix heures par semaine en moyenne, j'ai fait une croix sur les vacances, et si je n'ai pas jeté l'éponge, c'est que je dois beaucoup à ma ténacité habituelle et au soutien indéfectible de ma compagne.

Aujourd'hui, près de quatre ans plus tard, tous ces efforts commencent petit à petit à porter leurs fruits, et je considère sans fausse modestie que mon entreprise est un succès, pour plusieurs raisons :

  • L'entreprise existe encore et n'a pas fait faillite.
  • J'arrive à payer mon loyer, à remplir le frigidaire et à payer mes factures. Je ne peux rien économiser, certes. Mais c'est déjà pas mal.
  • Je suis mon propre patron, et je fais un travail qui me passionne.
  • Depuis quelques mois, j'arrive même à me libérer un jour ou deux le weekend pour aller faire une randonnée ou un peu d'escalade.

Or, voici que l'existence de mon entreprise est tout bonnement menacée par votre projet de réforme. Je ne vais pas vous faire l'exposé détaillé des raisons pour lesquelles je m'oppose fermement à cette réforme et la juge inutile et dangereuse. Je me contenterai d'attirer votre attention sur quelques points en vrac.

    • Le principal atout et la principale raison d'être du statut d'auto-entrepreneur, c'est tout d'abord la formidable simplification des démarches administratives. Les Français ont acquis à juste titre la triste réputation d'être les champions du monde de la bureaucratie. Je vous avoue platement que même au bout de vingt-deux ans de vie en France, il m'arrive encore de pousser un juron dans ma langue natale face au sempiternel amalgame déplaisant de rigueur procédurale et de flou bureaucratique qui empoisonne le quotidien. Et là, pour une fois qu'une procédure est simple, limpide et transparente, on n'en veut plus. Je ne comprends pas.
    • Votre réforme sous-entend qu'un bon auto-entrepreneur est un auto-entrepreneur qui gagne moins que le SMIC. Si l'on part du principe que ce qui sert effectivement à payer le loyer, à remplir le frigidaire et à mettre de l'essence dans la voiture, c'est le bénéfice des sommes modestes que l'on brasse, sachez que ce bénéfice se situe en moyenne entre 40 % et 50 % du chiffre d'affaires. Je vous laisse faire le calcul, mais vous me demandez en gros de ne pas gagner plus en un an que ce que vous gagnez en un mois et demi. Je trouve cela d'autant plus inadmissible que votre gouvernement - alors même qu'il est de gauche - s'est jusqu'ici montré incapable d'encadrer les salaires indécents de certains grands patrons. Si je n'étais pas de tempérament aussi souriant, il y aurait longtemps que vos réformes m'auraient transformé en fervent poujadiste. Je vous suggère donc d'appliquer vos mesures là où cela en vaut vraiment la peine, et qui sait, peut-être que vous aurez plus de succès à stopper l'hémorragie manifeste de vos électeurs mécontents partis chercher le salut dans les extrêmes, d'après les sondages les plus récents.
    • J'ai lu les récentes allégations des lobbies d'artisans à l'encontre des auto-entrepreneurs. En comparaison, Frigide Barjot interviewée sur les couples homoparentaux pourrait presque servir de modèle d'honnêteté intellectuelle et de sensibilité. Mettons donc un terme aux pires aberrations et rappelons les simples faits. Chaque auto-entrepreneur déclare son chiffre d'affaires à l'URSSAF tous les trois mois. Et tous les trois mois, une bonne partie de ce que gagne l'auto-entrepreneur part dans les caisses de l'état. Non, l'auto-entrepreneur n'est pas assujetti à la TVA. En revanche, lorsqu'il achète du matériel chez son fournisseur, il paie cette TVA comme un particulier. Enfin, un grand nombre d'artisans traditionnels aiment répéter inlassablement que le statut d'auto-entrepreneur favorise le travail au noir. Ma foi, c'est vrai dans la mesure où le Code Civil favorise la criminalité.

Concrètement, la réforme du régime des auto-entrepreneurs me laissera le choix entre les trois solutions suivantes, prévisionnel à l'appui :

      • Passer Microlinux en EURL et travailler cinquante à soixante heures par semaine pour gagner grosso modo l'équivalent d'un SMIC.
      • Ne pas déclarer un tiers de mon chiffre d'affaires pour pouvoir garder mon statut et continuer à fonctionner. Dans ce cas, la réforme Pinel aura effectivement contribué à favoriser le travail au noir.
      • Faire couler mon entreprise et revenir à la case départ en m'inscrivant au RSA. J'aurais enfin le temps de bouquiner, de faire de l'escalade trois ou quatre fois par semaine, ou de découvrir les nombreux parcours VTT de la région.

Je jette un oeil dans ma boule de crystal, et j'ose annoncer que si la réforme passe au Conseil des Ministres en juillet, il y aura tout au plus une minorité de masochistes qui optera pour le premier cas de figure. L'écrasante majorité des auto-entrepreneurs aura donc le choix entre le deuxième ou le troisième cas de figure, c'est-à-dire le travail au noir ou le chômage forcé.

Madame la Ministre, j'ai une suggestion très simple à vous faire. Soutenez votre gouvernement dans sa lutte contre le chômage en abandonnant votre projet, tout simplement. Tout le monde a droit à l'erreur, et je vous invite à jeter un coup d'oeil succinct sur les discussions dans les forums d'auto-entrepreneurs pour que vous vous rendiez compte - sauf tout le respect que je vous dois - que vous faites fausse route. Votre projet menace l'existence de plusieurs centaines de milliers d'entrepreneurs en France.

Salutations citoyennes,

Nicolas Kovacs