roman à la recherche d'un éditeur
-- Oxford English Dictionary
In groove we trust.
Chic -- High
Des blagues qui tuent ? Des histoires distrayantes à vous couper le souffle et le sifflet ? Au cas où vous n’auriez pas vu Monty Pythons’ Wonderful World of Gravity, la question vous prendra sans doute au dépourvu : Des blagues qui tuent ? Une forme particulière d’humour noir ? La narration hilarante d’un décès ? Autant d’échos atténués qui tournent autour du pot. En somme, la blague qui tue n’est pas autrement mortelle qu’une catastrophe aérienne. Au moment de la chute, on tombe des nues, et on meurt. Sans blague.
Un des épisodes de Wonderful World of Gravity montre ainsi la mise au point d’une blague mortelle et son utilisation comme arme secrète à courte et moyenne portée. Pour développer cette idée grotesque - c’est ainsi du moins que je l’ai ressentie lorsque j’ai vu le film au cinéma il y a bien des années - le scénario se contente de suivre le fil logique de ses implications. Si, par exemple, le ou les destinataires de la blague finissent par mourir de rire, le narrateur doit connaître le même sort.
Conformément à ces prémisses, voyons le premier blagueur en uniforme : armé d’une enveloppe et d’un porte-voix, il s’approche du front d’un pas comiquement lourd. Arrivé à portée, il déplie sa missive et en proclame le contenu à travers le porte-voix braqué sur l’ennemi pour augmenter l’effet de dispersion des syllabes délétères. À peine les derniers échos de la chute se sont perdus au loin, voilà que l’armée ennemie se tient les côtes et se roule par terre - dans des convulsions fortement exagérées, vu qu’il s’agit d’un film comique. Quelques secondes plus tard, c’est le narrateur qui est saisi à son tour. Pourquoi ce retard ? Déjà lorsque je vis le film, j’essayai de combler cette lacune par une explication satisfaisante, j’ai d’ailleurs toujours aimé couper les cheveux de mes chimères en quatre. Peut-être bien qu’il était le dernier à comprendre - lorsqu’à l’école on me faisait lire à voix haute un texte que je ne connaissais pas, mon intelligence avait toujours du mal à suivre ma voix.
Pour délayer l’idée de base il-y-a-des-blagues-qui-tuent et parvenir à un scénario qui tienne la route, Wonderful World of Gravity ne s’était pas contenté de ce kamikaze primitif. À ce premier prototype devait succéder une version bien plus perfectionnée qui avait résolu le problème du narrateur. L’histoire était maintenant soigneusement découpée en morceaux, et la blague à fragmentation ainsi obtenue était confiée à un peloton de blagueurs. Ceux-ci se plantaient à nouveau face à l’ennemi et, comme s’ils répondaient tous à un appel inaudible, chacun hurlait son fragment respectif et se bouchait rapidement les oreilles pour échapper aux éclats projetés par l’effet de souffle. Conséquence logique et tout aussi absurde : n’aurait-il pas suffi que l’ennemi fusille un seul homme du détachement pour désamorcer la blague ? Mais le film était déjà passé à l’épisode suivant, et je voyais sans voir, absorbé à ruminer les implications éventuelles. L’idée la plus aberrante pourtant, être moi-même amené un jour à raconter une histoire mortelle, ne m’avait pas effleuré l’esprit.
Leonora m’avait choisi alors que j’étais la parfaite antithèse du conteur-né, et je suis sérieux. Sans trop savoir ce qui m’arrivait, voilà que j’étais devenu le piètre bouffon d’une princesse bien tolérante, n’ayant d’autre choix que de conter cahin-caha des histoires qui, au début du moins, ont dû terriblement l’ennuyer. Pourtant, s’il lui arrivait de sourciller, c’était seulement pour me faire signe de reprendre mon récit. Elle semblait croire en un talent obscur enfoui en moi, et j’avoue que durant les premiers mois, je n’ai pas abandonné pour la seule et unique raison que je ne voulais pas la décevoir. Et là, surprise ! Je racontais et racontais. Mes histoires durent s’améliorer peu à peu : il y eut un temps où nous finissions invariablement par nous tenir les côtes, nous rouler par terre ou nous vautrer partout.
J’ai du mal aujourd’hui, au train où allaient les choses, à repérer le moment précis où elles ont commencé à dérailler. Un jour, sans que je m’en sois aperçu, mes histoires avaient pris une coloration morbide, un goût amer d’humour bilieux. La plupart des gens auraient certainement fait la grimace, mais Leonora se mit à les trouver joliment excitantes. Elle m’encourageait, me poussait, me suppliait même de lui balancer les chutes vicieuses et dégoûtantes. Une tablée de camionneurs allemands me sommant de débiter après la dixième chope de bière quelques blagues corsées sur les juifs ne m’aurait pas mis plus mal à l’aise. Petit à petit, pourtant, je me laissais entraîner, d’autant plus que Leonora était un public plutôt gratifiant. Tout compte fait, je prenais mon pied avec elle. Lorsque je m’aperçus que le vin capiteux de notre relation avait tourné au vinaigre, il était trop tard.
Pour un ancien Maître ès Blagues et Autres Histoires Distrayantes, il y a fort à supposer que vous me trouviez un peu lourd. Je peux presque sentir un début d’agacement, et je regrette de vous faire mijoter autant pour la chute. Vous comprendrez que l’envie de rire m’a passé depuis cette histoire avec Leonora, et il n’y a donc pas à s’étonner que mon discours soit devenu un peu... comment dire... laborieux ? À part ça, vous n’avez probablement pas la moindre idée de ce que je peux vous raconter, je recommencerai donc au tout début la prochaine fois. Pour cette fois, je vous prie de m’excuser. Je vois qu’ils se mettent à nous jeter des trucs sur la scène, et Phil vient de mettre les lumières pour la deuxième partie.
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